Intérêt spécifique – Version française

Les enfants autistes sont connus pour souvent avoir une forte fascination pour un domaine particulier, parfois plusieurs ayant un point commun.

Toute jeune, j’étais fasciné-e par le fonctionnement des choses naturelles.
Je m’absorbais dans l’observation des plantes, des insectes, des écorchés…

Assigné-e femme à la naissance, autiste dotée d’une capacité d’analyse et d’une sensibilité au-dessus de la moyenne, j’ai senti la pression sociale très jeune, et j’y ai répondu, alors même que je ne comprenais pas les implications. L’inconfort était une raison suffisante pour que j’agisse de manière à me conformer.
La pression sociale était forte, et touchait beaucoup de domaines : attentes vis-à-vis de la future femme, de la chrétienne que j’étais élevée pour devenir, de la personne intelligente et donc “promise à de grandes choses”, de musicienne à cause de mon don au trombone. Tous les domaines de ma vie étaient sous la pression des attentes informulées et d’autant plus anxiogènes.

J’ai donc très vite délaissé mes premiers intérêts spécifiques pour me concentrer sur le comportement humain. Incapable de répondre de manière intuitive à ces exigences que je sentais sans comprendre, sachant pourtant que beaucoup de mes actes étaient perçus comme ridicules, inappropriés voire grossiers, j’ai entrepris d’appliquer un programme que je garde encore à ce jour.
Un programme en 4 points : Absorber – Analyser – Comprendre – Appliquer.

J’ai lu des centaines de livres, sans égards pour l’age moyen de leurs lecteurs habituels, le genre ou le style. J’y passais des nuits entières, mes week-ends, et toutes mes vacances.
Je me concentrais sur les livres qui narraient ou créent un environnement social plausible – pas de SF pour moi.
Je me documentais.
Je ne me suis jamais demandée si j’aimais les histoires que je lisais. A vrai dire, quand récemment mes amis m’expliquaient qu’ils abandonnaient facilement un livre qui ne leur plaisait pas, j’ai trouvé ça incompréhensible. Il m’a fallu une certaine réflexion pour parvenir à l’imaginer.
Aujourd’hui, je pense que la plupart des livres que j’ai lus ne m’intéressaient pas.
Mais là n’était pas la question. En l’absence de télévision (interdite dans ma famille), avec si peu d’amis que je ne me souviens pas d’en avoir eu avant mes 11 ans, un phrasé dont les adultes se moquaient et vivant à la campagne, s’il me fallait apprendre comment être un humain, je n’avais que les livres.

Plus tard, comme on me faisait la remarque que mon visage exprimait trop peu d’émotions, j’en ai conclu que ces étranges tics et grimaces si variés et nuancés dont les gens raffolaient servaient à ça. De nouveau, j’appliquais mon programme, et après avoir repéré une expression que je pouvais fidèlement associer à une émotion, je m’asseyais devant un miroir et procédais à tenter de la reproduire sur mon visage.
Après quelques années de ces exercices, je maîtrisais parfaitement une demi-douzaine d’expressions en plus de mes deux ou trois natives , que je pensais suffisantes pour mon quotidien, et qui m’étaient devenues naturelles au point de n’avoir plus à les forcer. Je pouvais cependant les forcer quand nécessaire pour obtenir un certain effet des gens avec lesquels j’interagissais. C’est en général mes “yeux revolvers” dont je faisais usage, pour qu’on cesse de me taquiner, qu’on me laisse seule, ou simplement pour jouer. Ils faisaient vraiment peur, semble-t-il.

Fut ensuite le tour des inclinaisons vocales, le “rythme et la musique” sur laquelle on parle, et qui sont propres aux langues, régions, personnes.
Cette astuce-là fut très difficile à maîtriser, j’avais beaucoup de mal à comprendre quels sens avaient les nuances. La musique d’une personne, c’est extrêmement subtil et personnel. Et j’étais contrainte d’apprendre des individus directement, le peu que je fréquentais.

Vint ensuite le contact visuel.
Ça, je n’y parviens toujours pas. Je l’ai compris très tôt : si je crée un vrai contact visuel, mon cerveau s’efface, j’oublie tout, et ça rend une conversation très difficile à tenir, et très fatigante. Mais ne pas créer de contact visuel signifie provoquer la méfiance des gens, et ça rend la vie impossible. Peu importe les efforts qu’on déploie pour montrer notre bonne nature, sans contact visuel, les NTs nous classent comme suspect et indignes de confiance. C’est très injuste, et pas moyen d’y couper.
J’ai donc développé une gamme d'”outils” pour compenser, qui font penser aux gens que je les regarde dans les yeux. Ils s’y font tous prendre, même les spécialistes en autisme. J’en suis très fièr-e.

J’appliquais le même procédé, au fil des années, aux conversations de premier contact, à savoir quand, comment et pourquoi s’excuser, comment prendre par à une conversation, quand parler, et même couper la parole, ce dont les gens sont souvent friands. Ou simplement qui est nécessaire si on veut parler, car dans certains groupes ou circonstances c’est le seul moyen à appliquer.

Rien de tout ça ne m’est venu naturellement. Pour chaque aspect des relations sociales, il m’a fallu plusieurs années d’observation et d’essai, et si je change d’environnement, même si la structure est la même, tout le réglage en finesse est à refaire.
Dans les situations sociales, il me fallait penser constamment sur un minimum de 3 canaux : la conversation en cours, ma propre expression corporelle, et le sens des expressions corporelles des personnes en face.
C’est exténuant.
Et à aucun moment, depuis que ce processus a commencé, je ne me suis sentie libre d’être complètement moi-même.
Pas même assez pour me sentir respirer, heureuse, accomplie, libre.
Tout était centré sur l’efficacité, l’acceptation des autres, donner le message correct afin de ne pas être rejeté-e. Et évidemment ça ratait malgré tout.
Et ça rate toujours à ce jour.

Dès que je ne suis pas à 100% de mon potentiel, si je suis un peu fatiguée, ou que ne nombre de gens à gérer est trop grand, je suis débordé-e, je fais une erreur, et je suis implacablement classé-e dans les “autres”.

Le groupe des “autres”. Celui des “pas comme soi”, quelque soit le “soi”. Une fois dedans, aucun espoir d’en sortir. C’est une tache qui ne s’en ira jamais, peu importent nos efforts. Et il suffit qu’un NT nous regarde comme un “autre” pour que les autres sachent qu’on est un “autre”, même s’ils ne savent pas pourquoi, et nous tiennent à distance.

Je suis lasse ce ce jeu.
Il n’a rien d’amusant. Rien de gratifiant. Je pers à tous les coups.
J’y ai sacrifié mon plaisir de vivre pendant des années.
J’y ai sacrifié mon intérêt spécifique, qui est la flamme et le moteur d’un autiste.
Plusieurs fois j’ai essayé de le retrouver. Mais je crois que j’ai perdu cette connexion à moi-même pour toujours.
J’y ai sacrifié des années d’efforts en vain. J’ai reçu de nombreuses félicitations pour mes capacités de caméléon. Mais j’ai beau être incroyablement socialement adaptée – pour un autiste – il arrive toujours ce moment où les NTs de mon entourage “sentent” ma différence, et me rejettent, parce que c’est plus facile. Parce qu’ils ne font pas l’effort de voir le monde par mes yeux. Parce que c’est “un effort”, et que ce n’est pas dans leurs habitudes d’avoir des relations qui demandent des efforts.

En plus, je ne sais pas me satisfaire des amitiés superficielles que les NT proposent. Pour survivre, j’ai essayé depuis des années de comprendre la nature des relations entre NT, pour qui c’est normal d’être très proche un jour et de s’éloigner ensuite. Pour qui c’est normal de se dire ami mais de ne pas montrer de preuves d’amitié, ou peu.
J’ai pris sur moi à chaque fois qu’un ami proche prenait ses distances. J’ai pris sur moi à chaque fois qu’un ami superficiel me traitait comme son frère un jour, puis m’oubliait jusqu’à la prochaine fois.

Résultat, je suis affamé-e. Je ne me suis pas senti-e connecté-e à un être humain depuis presque 3 ans, et je suis affamé-e.
Et pire, je ne sais pas si j’oserais recréer cette connexion si l’occasion se présentait, parce que au fond de moi, je suis persuadé-e de n’avoir rien à donner.
J’ai joué de faux-semblant pendant si longtemps, je me sens vide, râclé nu de toute chaleur.
J’ai été tellement concentrée sur les autres, plaire aux autres, répondre aux autres, me conformer aux autres, que je ne sais pas s’il reste assez de “moi” pour le partager. Ou même le voir, ou le sentir.

Pourquoi n’ais-je pas abandonné tout ça plus tôt?
Parce que je n’avais pas le choix. J’ai besoin de connexion humaine autant que n’importe qui, et malheureusement, les NT sont l’écrasante majorité, et dictent leurs règles.
Parce que j’étais persuadé-e que ça marcherait. Qu’au bout du compte, les NT me verraient pour qui je suis, et cesseraient de me repousser. Que je trouverai de nouveau quelqu’un avec qui me connecter.
Je pensais qu’au bout du compte, avec suffisamment d’efforts et de sacrifices, j’apprendrais à être heureux-se à leur manière.
J’avais déjà appris à faire tout le reste à leur manière.

Mais c’est pas comme ça que ça marche.

Je ne sais pas ce qu’il reste de moi. Mais aujourd’hui, je le prends sous le bras, et je repars dans mon pays.
Qui m’aime me suive.

C’est bête. J’ai tellement à donner et personne pour le recevoir.

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